Muriel Rodolosse

HI0A7577

Délaissant les supports classiques, Muriel Rodolosse peint à l’envers sur du Plexiglas. Elle n’a jamais peint sur toile, refusant l’autorité de sa texture et de sa souplesse, lui préférant un support lisse et plus neutre. Le Plexiglas, rigide et transparent, permet de franchir le plan zéro du support et de passer toute la peinture à l’arrière. L’artiste construit ainsi le tableau dans son inversion ; elle commence par les détails et finit par le fond. La hiérarchisation des plans est donc inversée, parfois mélangée dans certaines œuvres récentes. Dans ce mouvement entre la face lisse – exposée au regard – et la face intérieure, les coulisses en quelque sorte, se joue le lieu de la peinture entre ce qui est montré et ce qui est caché. Partant de l’idée que derrière ce que l’on regarde se cache l’autre face du monde.

 

Pour son exposition à la galerie des Jours de lune, Muriel Rodolosse a élaboré toute une réflexion plastique qui trouve sa source, son origine, dans un essai philosophique Le ParK écrit par Bruce Bégout (Le ParK est publié en 2010 par les éditions Allia). Ce livre est ce que l’on appelle un récit dystopique, (comme 1984 de Georges Orwell ou La planète des singes de Pierre Boule) c’est-à-dire un récit de fiction peignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur, certains disent aussi que c’est une utopie qui vire au cauchemar et conduit donc à une contre utopie. L’auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) présente à notre époque. La dystopie s’oppose à l’utopie : au lieu de présenter un monde parfait, la dystopie en propose un des pires qui puissent être envisagés. Ainsi, le concepteur du ParK a-t-il rassemblé en un seul parc toutes ses formes possibles. Le ParK associe une réserve animale à un parc d’attraction, un camp de concentration à une technopole, une foire aux plaisirs à un cantonnement de réfugiés, un cimetière à un Kindergarten, un jardin zoologique à une maison de retraite, un arboretum à une prison. Il les combine, joint tel caractère à tel autre, mélange les genres, confond les bâtiments, agrège les populations, intervertit les rôles.

Partant de l’idée que ce livre philosophique présente des attractions sans donner les détails de ce qui s’y joue, Muriel Rodolosse a souhaité à travers sa peinture, apporter des focus, des arguments visuels et détaillés, qu’elle a imaginés comme pouvant être les possibles de ces animations.

C’est donc dans cet univers du ParK que Muriel Rodolosse va, vient, se balade librement. Elle sonde, s’immisce, explore les lieux, comme par exemple « le cabinet des utopies perdues » ou « la neuro-architecture »… Elle y invente le jeu Des petits soldats au peloton d’exécution, imagine la reconstruction de l’arc de triomphe fasciste Dei Fileni, qu’elle renomme Neo arco Dei Fileni. Elle crée, invente des paysages aux architectures inquiétantes, ouvre des espaces d’enclavement humains dans lesquels se déplacent des personnages froidement anonymes, on ne peut d’ailleurs, qu’espérer, que leur marche les conduise loin et surtout hors du ParK…

Installées dans l’espace de la galerie, les œuvres, de petits formats noirs et blancs, s’agglutinent dans un coin, le corner, conçu et pensé par l’artiste comme un espace de repli. Elles sont mises en tension avec la présentation frontale d’un très grand tableau en couleurs, préfigurant une vision du ParK. Cet accrochage, déséquilibré, dystopique, rend la visite de cet espace inconfortable. L’exposition at the corner of my mind in the Park de Muriel Rodolosse nous entraîne à saisir, et à ressentir l’étouffante atmosphère du Park. Elle nous ouvre les portes d’espaces qui mêlent l’insolite et l’effroyable, mélange les ambiances, les mythologies, le réel, l’imaginaire.

Muriel Rodolosse est née en 1964 à Castelnau-Montratier, en France. Elle vit et travaille principalement à Bordeaux et plus récemment à Paris. Son travail a été montré dans plusieurs expositions personnelles en France, en Espagne, en Allemagne et aux Etats-Unis. Elle prépare actuellement une exposition pour le musée de la ville d’Oslo. En 2011 le Frac Aquitaine lui a consacré une monographie. Parmi ses expositions personnelles : Centre d’Art Contemporain Georges Pompidou, Cajarc (2014) ; CAC Château des Adhémar, Montélimar (2014) ; Frac Aquitaine, Bordeaux (2011) et Le Musée Calbet, Grisolles (2011) ; Versteckt Just Around the Corner, Berlin (2010), Chapelle Saint-Jacques (2007). Rodolosse a été dans plusieurs résidences d’artistes, notamment John David Mooney Foundation, Chicago (1996) ; Maisons Daura à Saint-Cirq-Lapopie (2006) ; Chamalot (2009) ; Appelboom (2010), Moly-Sabata (2013). Elle a obtenu le Grand Prix du Salon d’Art Contemporain de Montrouge (2004), et le Prix de la biennale d’Issy-les-Moulineaux (2005).