ange 2huile sur toile_20x25cm-2017huile sur toile, 20×25 cm, 2017

 

Une des vertus les plus réjouissantes de la monstration de l’art, du moins lorsque les expositions sont réussies, est de questionner le goût, de l’évaluer. Les expositions pertinentes posent la question : où en sont nos inclinaisons, nos penchants, nos préférences ? On atteint facilement le mauvais goût, qui relève encore du goût, mais on atteint plus rarement un état d’absence de goût. Quoi qu’il en soit, en peinture les cartes ont été largement redistribuées. Depuis et avec les nus tardifs de Picabia des années 40, les contre-modèles sont devenus des modèles. « Pourquoi est-ce que j’adhère à des clichés, dit avec ou sans ironie le peintre Glenn Brown, quand je sais à quel point ils sont mauvais ? » La diversité et les divergences peuvent constituer une généalogie autrefois supposée improbable, désormais acceptable et accepté. Personne ne s’est effarouché à la vue de l’exposition Cher Peintre… qui, en 2002 au Centre Pompidou, réunissait magistralement Picabia, Buffet, Polke, Katz et Kippenberger. Cet assainissement de la situation, ce double mouvement de décrispation et de déculpabilisation, a favorisé l’émergence de pratiques singulières et téméraires comme celle de Cyril Tricaud. Lors de l’exposition Autoportraits en peintre, en janvier 2017 à la galerie Tokonoma, on pouvait lire : « Cyril Tricaud perpétue à sa manière une tradition qui a toujours existé dans l’histoire de la peinture. Le peintre, modèle le plus disponible, fait de sa toile un miroir qu’il nous tend ensuite. Il se représente dans sa fonction et porte un regard qui, s’il scrute son apparence, est aussi un regard intérieur. » Régis Durand précise : « Il y a dans ce jeu des corps et des regards toute une troublante érotique de l’atelier, qui entre en tension avec la caractère analytique du traitement de la peinture. » Denys Zacharopoulos résume pour sa part, avec finesse et intelligence, les objectifs et les finalités de l’entreprise : « arriver à un moment de grâce qui ne soit point gracieux mais juste ». Sur la base d’une formation solide et d’un savoir-faire éprouvé, Cyril Tricaud peint avec assurance et détermination. Au-delà des sujets et de leur traitement, sa peinture construit, avec conviction mais sans emphase, un « espace de pensée » (au sens où l’entend Aby Warburg) qui résulte d’une distance maîtrisée entre le peintre et son sujet (fut-il lui même), entre le regardeur et le tableau. Quels que soient nos inclinaisons, nos penchants, nos préférences, il apparaît au bout du compte que seules la générosité et l’audace permettent, selon la formule éclairante de Samuel Beckett, de peindre « ce qui empêche de peindre ».

Alain Coulange Octobre 2017

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